C’est avec une joie profonde que j’accueille, depuis mon bureau de Klow
(Syldavie), l’insigne honneur qui m’a été confié de rédiger la préface
de cet ouvrage. L’anoesiologie, qui a su, pendant des décennies,
couvrir dans un relatif anonymat un secteur jadis délaissé et cependant
majeur des sciences humaines, reçoit depuis peu les faveurs d’un public
moins expérimenté, avide de connaissances, et soucieux d’une approche
lucide, méthodique et ennuyeuse, c’est-à-dire possédant toutes les
apparences d’une vraie science.
Qualifiée encore récemment par certains collègues de "science sans objet", de "gawzęda rolnikîa bördurèia" [1], elle revendique désormais une place bien à elle, à la croisée des chemins de la philosophie, de la psychologie, de la sociologie, et de l’histoire.
L’anoesia (ανοησία), la sottise obstinée sous toutes ses formes est pourtant dénoncée depuis des siècles, sinon des millénaires, et la discipline qui en traite paraissait vouée à rester le lieu d’expérimentation saugrenu des écrivains et des anarchistes. Toutefois, il a suffi de quelques décennies pour passer des hardis précurseurs (T. Tzara, P.G.Wodehouse, J. Austen, F. Dostoïevski, F. Kafka, M. Kundera) à des figures universitaires internationales capables de structurer une pensée émergente en un corpus de concepts encore plus fumeux et contingents.
Le temps est arrivé de dresser une synthèse de ces outils, qui permettent autant de comprendre la fameuse głupöîta [2] humaine, que de la pratiquer soi-même, d’en disserter sans fin, de la transmettre ou de la perfectionner.
Si le chemin parcouru en si peu d’années a de quoi impressionner, cette
transformation rapide possède néanmoins une explication logique : la
part dévolue aux comportements anoesiaques dans l’activité humaine ne
cesse d’augmenter. Bouleversements climatiques, effondrement de la
biodiversité, omniprésence des écrans, influenceurs, susceptibilité des
marchés financiers, retour de la barbarie dans les pays industrialisés,
hypermédiatisation, police de la pensée, guerres hybrides, technophilie
et consumérisme délirant : il n’est plus dorénavant possible de
l’ignorer, de la considérer comme une simple anomalie.
L’anoesia revendique une part structurante (et peut être dominante) dans l’histoire, l’organisation et l’effondrement des civilisations.
Peut-être est-elle une propriété intrinsèque à la vie organique, voire une émergence spontanée de l’ordre cosmique, un mode de la véritable chose en soi (Kant). Et si nombre d’articles de presse ou d’ouvrages classiques se sont jusqu’ici consacrés aux anoesiopathes publics (parfois à la tête de puissances nucléaires) considérés en contraste de la masse des citoyens supposés sages, l’heure est plus que jamais venue d’aborder la question sous l’angle systémique : celui des groupes sociaux et des populations entières.
L’un des enjeux de cet ouvrage, comme son mérite, est précisément de dresser un état de l’art du domaine, comme d’établir un panorama des différents axes de recherche. Cette nouvelle édition revue et augmentée, luxueusement illustrée, émaillée comme il se doit de références anoesiologiques fantaisistes, se donne pour noble mission de susciter l’intérêt du lecteur afin qu’il puisse prolonger de sa propre initiative cette exploration des océans infinis de l’anoesia.
Une nouvelle fois, les travaux issus du laboratoire du professeur Dorẽn portent très haut les couleurs de l’anoesiologie française et paneuropéenne. Bonne navigation ! Hamaïh ! [3]
Pr Liffip T. Magnus, Institutt for sozîal anghoeszîolog>
Agnostîsk Universitet i Syldavia
[1] Littéralement : "bavardage de paysan de Bordurie" (traduit du Syldave)
[2] Littéralement :"sottise, connerie" (idem)
[3]Littéralement : "adieu, salut"(idem)