Les Spectres de Holland Park : extrait 1

Dimanche 20 Octobre 1889

En cette fin d’après-midi pluvieux d’octobre 1889, tout le personnel du cabinet d’investigations Bertram - à savoir mes deux frères Duncan et Percival et moi-même Helen - était occupé à mettre de l’ordre dans les archives, pestant une nouvelle fois contre l’exiguïté de ses locaux de Willow Street.

La journée du samedi avait été radieuse, faisant profiter l’Essex, le Kent et même Londres des derniers feux d’un été exceptionnel, aussi nous avions passé le plus clair de notre temps à canoter sur la Serpentine. Des nuages chagrins venus de l’ouest avaient obscurci le ciel vers dix-sept heures, crevant en une pluie battante au milieu de la soirée. Tout le dimanche, l’eau avait ruisselé le long des vitres : la mauvaise saison venait de s’installer.

Bureau Andreas De Veelde A cette époque, notre activité ne disposait pas du vaste appartement du Strand que la réussite permit quelques années plus tard d’acquérir. L’humble meublé que nous occupions servait à la fois de local professionnel et de domicile. L’entrée, le salon et un petit bureau attenant avaient été aménagés avec assez de soin pour recevoir les visiteurs, tandis qu’un corridor fermé d’une porte conduisait aux deux chambres que nous partagions. Dans la mienne, récemment, j’avais réussi à obtenir l’acceptation d’un piano de cottage Broadwood, que je promettais de faire accorder. Mon frère aîné Percival occupait la deuxième. Sans trop de réticence, notre cadet avait consenti à se contenter du sofa situé dans le salon.
Mais si la disposition des lieux permettait à peu près de masquer ce double usage à notre clientèle, elle supposait en contrepartie organisation et vigilance, afin de ne pas laisser le désordre s’installer. Seule concession à cette obligation d’ordre : deux ou trois échiquiers appartenant à Percy, éparpillés çà et là, rejouaient de célèbres parties consignées dans les annales. Pions, tours et cavaliers y racontaient autant de sacrifices héroïques et de tragédies silencieuses.

Notre dernière intervention avait duré plus de trois mois. Cette délicate affaire de falsification d’alliages d’or et de platine, s’était conclue par une heureuse issue ; les coupables, deux employés de la maison Van Prith – notre client – avaient été écroués dans une relative discrétion conformément aux souhaits du célèbre joaillier. Après deux années d’effort chevillées de filatures ingrates ou d’enquêtes de bonne renommée, le cabinet Bertram célébrait enfin son premier véritable succès.

Tout avait démarré à la suite du départ de mon frère aîné de la maison familiale, située à Tunbridge Wells, pour Londres : délaissant ses études de droit, Percival s’était approprié les ficelles du métier de détective chez un confrère plus connu. Puis Duncan, notre frère cadet, surnommé Dan par ses proches, l’avait suivi, et tous deux s’étaient pris à rêver d’exercer en pleine indépendance. Par une soirée fiévreuse d’août 87, le cabinet d’investigations Bertram était né. Je les avais rejoints peu après le décès maternel. Pour l’heure, agenouillés sur le tapis du bureau au milieu d’un pêle-mêle de journaux, de croquis et de notes d’interrogatoires, mes deux associés et moi-même étions occupés à trier, jeter et ranger ; la besogne nous tenait consignés depuis le milieu de l’après-midi. Webster, notre matou gris et roux, occupé à se lécher les griffes près du poêle, considérait ce vaste ouvrage avec un scepticisme mêlé de dédain.

Tandis que Dan s’octroyait une nouvelle tasse de thé accompagnée de biscuits au gingembre, la sonnette retentit à plusieurs reprises, tirée par une main anxieuse ou pressée. Je quittai un instant mes travaux de classement pour hasarder quelques pas vers la plus proche fenêtre : qui diable pouvait nous rendre visite à une heure aussi tardive ? À travers la pénombre du jour finissant, toute sillonnée de gerbes d’eau, je ne réussis à entrevoir que la cape épaisse d’un cocher abritant sous un parapluie une autre personne drapée d’un manteau noir.

Quelques instants plus tard, deux coups secs étaient frappés à la porte de l’appartement ; le visage peu avenant de Mrs Biddlesworth, notre logeuse, parut dans l’entrebâillement :

  - «  Miss Cecilia De Veelde », maugréa-t-elle, « souhaiterait être reçue. »
  - «  Faites-la entrer, je vous prie », répondit Percival avec un sourire suave. La solennité du ton visait à reprendre discrètement l’avantage sur la condescendance affectée que marquait notre hôtesse.

Je jetai un coup d’œil perplexe sur les piles de paperasses qui s’entassaient sur le sol et le mobilier ; mes deux frères s’activaient pour en dissimuler le plus gros.
Au bout d’une minute à peine, la silhouette mince et élégante d’une jeune fille des beaux quartiers apparut, brune, le visage pâle, les traits tirés comme par une sourde inquiétude. Dan, toujours prompt à accueillir les visiteurs, s’empressa de débarrasser la nouvelle venue de son manteau et de son chapeau, avant de la conduire au salon. Percival avança un fauteuil vers la visiteuse. Elle s’y installa avec grâce, mais déclina la tasse de thé que je lui proposai.

  - «  Eh bien, » s’enquit Percy une fois les présentations faites, « en quoi le cabinet Bertram peut-il vous être utile ? » 

Un silence gênant s’ensuivit. La nuit descendait doucement sur la plus grande ville du monde occidental, capitale d’un Empire qui s’étendait au-delà des mers. À travers la pluie et le brouillard du soir, on percevait au loin le carillon de Westminster sonnant les derniers coups de six heures. Dans notre appartement de Willow Street encombré de dossiers et de coupures de presse, éclairé par la lumière vacillante des deux lampes à pétrole, une jeune fille de vingt ans pleurait en silence.

  - «  "Mon père" déclara-t-elle enfin, Sir Andreas De Veelde, est mort, assassiné hier soir.



(à suivre)