Cet opuscule rédigé il y a des années est une réflexion sur la nature
des choses. Elle prend comme point de départ la présence inévitable de
la l'adversité, de l'accident, du mal, pour tenter une analyse des
mécanismes qui gouvernent la structuration du réel. Il nécessite d'être repris pour envisager une parution.
Après quelques décennies passées à arpenter les chemins, l’individu le moins doué ou le plus inconstant finit, dans les moments de répit où émerge sa lucidité, par repérer certaines similitudes, certains motifs semblables parmi la chaîne des événements auxquels le sort l’a confronté. Il s’avère d’autant plus aisé de détecter la présence de répétitions que l’on se trouve, par choix, par résignation ou par contrainte, éloigné du cœur de l’action, disposant du recul qui permet de s’affranchir des détails.
Accompagnant le tournant de l’existence, ce moment délicat où l’on ne cultive plus guère d’illusions sur soi-même ni sur son entourage, s’installe l’impression agaçante que l’on assiste depuis trop longtemps aux tours de passe-passe d’un bateleur, que l’on rejoue le même spectacle interprété par une troupe d’acteurs au cacheton. La vie se reproduit, jeu d’apparences, avec son cortège de décors peints, de scènes de genre, de figurants - ingénues, héros d’opérette, savants de comédie ou docteurs de tous ordres- , de strass et de fausse monnaie. Et chaque acte s’achève sous les applaudissements de la claque.
Le premier leitmotiv transparaît des phases du cycle diurne, inscrit dès l’enfance dans notre mémoire. La blancheur de l’aube annonce un jour nouveau ; étirements ; le corps se réveille. Ablutions matinales. Saveur du premier repas, lait, pain ou galette, thé ou café, suivi du départ pour l’école ou les travaux des champs. Je garde le souvenir de matinées studieuses, des récréations, parfois du chahut, des camarades. Et puis la fringale, la cantine, les après-midi interminables sur les bancs d’école. D’autres passent leur enfance pieds nus le dos courbé dans les rizières. La lumière qui décline, la délivrance du soir, le retour au logis, le souper, le besoin de se distraire en groupe, la veillée autour d’une quelconque machine à contempler ou à causer, poêle, poste de radio, téléviseur, ordinateur. Au fond de nos âmes inquiètes, grésille le désir de retarder l’arrivée de la nuit.
Juste après la trotteuse, la grande aiguille vient marquer le cycle des saisons. Le costume varie selon les continents, les latitudes, les époques, mais on s’y préoccupe à chaque fois des changements de la Nature. Semis, récoltes, solstices, équinoxes, feux de la saint Jean, chants de Noël. Partout et toujours on célèbre des jours de fête, des dieux, des disparus, des ombres. Souvent on entreprend des migrations saisonnières. Les bergers nomades conduisent leurs troupeaux vers les pâturages de montagne; souviens-toi la file des vacanciers, les citadins qui s’agglutinaient sur les routes.
Autre phénomène périodique : le cycle lunaire. Autres calendriers, autres fêtes, marées et marins, magie, sorcières, vieux dictons.
Nouveau changement d’échelle. Les motifs deviennent moins évidents à discerner. Tous les trois ou quatre ans, une vie apparaît, une autre s’éteint dans l’entourage proche. Rituels familiaux de mariages, baptêmes, enterrements, successions : la vie des structures sociales bat sa propre pulsation pluriannuelle. Cheveux courts ou cheveux longs, jupes ou bien pantalons : la mode vestimentaire se perd en semblables ritournelles. Selon un calendrier parfois issu de l’antiquité, des champions, des costauds en sueur s’affrontent dans des arènes : jeux olympiques, coupe, tournoi, championnat. Aussi régulièrement, des tribuns sollicitent le suffrage de leurs électeurs pour briguer des magistratures ou figurer dans l’assemblée du village, de la région, ou de l’état. Ronde des chaises musicales, hymnes nationaux, drapeaux, manifestations. Les paroles s’envolent mais la dette demeure. Au sein des entreprises contemporaines, on connaît la valse des réorganisations permanentes. Nouvelle équipe dirigeante, apparence de changement de pouvoir. Toutes les décennies, des scandales financiers ou des krachs boursiers éclatent, des princes tombent en disgrâce de leur suzerain, des monarques sont renversés, des gouvernements renvoyés. Avec une périodicité qui dépend sans doute du caractère belliqueux d’un état ou de ses voisins, des conflits éclatent aux frontières. Lorsque celles-ci sont paisibles, c’est plus loin que l’on va régulièrement chercher des raisons raisonnables d’envoyer des corps expéditionnaires. Croisades, colonisation, génocide, force d’interposition entre belligérants. La fanfare s’apprête à entonner la même rengaine. Même « der des der », louable souci du bien. Garantir paix, sécurité et ordre pour les siècles des siècles.
Le motif n’a nul besoin d’être strictement périodique pour devenir repérable par l’esprit à la recherche de sens. Il survient comme une formule, une phrase soudain intelligible au sein d’une série de lettres, de symboles sans queue ni tête. Dans la bibliothèque de Babel, au sein de l’ouvrage que le chercheur vient consulter par hasard, volume indistinct parmi l’innombrable suite de rayonnages qui garnissent l’enfilade de salles et d’étages, vient d’apparaître un motif connu, un fragment d’histoire déjà lu. Ce livre, l’as tu ouvert par coïncidence ? Cette formule, n’étais-tu pas destiné à la lire, puis malgré toi à l’invoquer ?
Désespérante est l’inclination des hommes à retomber infatigablement dans les mêmes ornières.
Toute la technologie de l’univers, ou des légions de philosophes n’y pourront rien.
« Défions nous du premier mouvement » répétait cyniquement Talleyrand « parce que c’est le bon ». Hélas, nous sommes rarement surpris par nos semblables. Le destin de Judas était déjà tracé.
Car s’exprime là un paradoxe grinçant auquel le réel nous soumet : en dépit de cette laborieuse répétition, de ces clefs sans cesse livrées à notre sagacité telles autant d’indices flagrants, nous peinons à tirer parti de l’expérience du passé pour élaborer l’avenir. Encore moins pour savourer le présent en toute sérénité. Non seulement les règles nous échappent, mais celles que nous croyons maîtriser ne sont pas appliquées. Nous refusons obstinément de cultiver notre jardin.
De cette contradiction initiale découle une foison d’incohérences que nous subissons au quotidien. Les civilisations toujours plus opulentes tolèrent à leurs portes, sinon en leur sein, la plus grande misère. La sophistication extrême côtoie la barbarie. La technique, l’information surabondante, la raison sont dévoyées à fins de manipulation des esprits. Méthodiquement, consciencieusement, l’humanité entière s’attache à éliminer le vivant.
Cycles. Paradoxes. Lassitude.
Ultime non-sens, cette juxtaposition de rythmes parallèles, de cadences, d’horloges décalées, d’ignorances mutuelles, fait naître la sensation d’un chaos sciemment organisé.
De temps à autre, des guerres, des cataclysmes viennent faire table rase.
A force de renoncements, d’habitudes inavouées, d’incompréhensions, de crainte autant que de honte, se construit l’idée vague et répandue que l’univers possède des ressorts cachés, aussi féroces qu’imprévisibles. L’école de la vie est chère aux autodidactes et aux hommes à poigne. La politique, les affaires, les femmes, le sport, sont soumis à ces lois éternelles. Fatalisme, insupportable capitulation, non agir obstiné du sage taoïste, improbable détachement du stoïcien. Rien ne changera, et ne pourra jamais changer. Je sais que je ne sais rien, mais je sais au moins cela. Proposition rassurante du point de vue de son énonciateur, pernicieuse et paradoxale pour celui qui entre dans la vie. « Ah jeunesse », répétait un aïeul avec malice, « toujours occupée à refaire le monde ». Rescapé de l’assistance publique, il avait connu deux guerres mondiales, plusieurs blessures, une amputation, la fortune puis la ruine, enduré la perte de deux enfants. Quarante-cinq années de labeur, un petit commerce, une famille reconstruite, vers la fin presque l’aisance.
L’inconcevable univers submerge la raison. Voulant se défendre de l’intolérable, l’humain a recours, suivant ses capacités, à diverses attitudes possibles, autant de stratégies, de variations subtiles autour du déni.
Le plus démuni renonce à toute compréhension pour se
préoccuper de sa survie.
Le plus rusé feint de croire à la rationalité du monde, et
cherche à tirer avantage de ses contradictions.
Le plus servile se met au service du précédent, afin
d’élaborer le discours dont le premier aura besoin.
Le plus clairvoyant se réfugie dans l’humour ou, s’il n’en a
pas les moyens, dans la psychanalyse.
Le plus fragile sombre dans l’excès, sinon succombe (manière
radicale et élégante de s’extraire du problème, en le simplifiant).
Qu’il soit conformiste ou révolté, chacun s’abandonne comme
il peut à une illusion consentie.
En pratique, chacun de nous fait appel, sans même le percevoir, à l’une ou l’autre de ces tactiques, alternant lâcheté avec courage, affrontements, dérobades et mascarades.
En arrière-plan, dans les draperies sépulcrales du cosmos, se poursuit la ronde des sphères célestes. Ballet silencieux des planètes, systèmes solaires, myriades d’étoiles, galaxies qui dérivent avec des grâces de méduses, copulations monstrueuses d’amas. De notre fenêtre, nous assistons aux visites de comètes, nous guettons des signaux lumineux, échos de mondes en perdition, tempêtes, naufrages d’univers entiers dans les gouffres des trous noirs, éruptions solaires. Ici-bas, nous tâchons de lever le doute sur notre destinée grâce au zodiaque.
Et nous pointons au passage un nouveau paradoxe. Pourquoi diable la Nature a-t-elle choisi de nous octroyer le droit à vivre, nous, si misérables, singuliers et isolés dans ce territoire gigantesque, désert et hostile, sinon parce que notre Destin est promis à quelque chose de sublime ? Habile et évident.
A la grandeur, on ne renonce jamais, qu’on se croit éphémère ou voué à l’éternité.
Le mortel s’épuise en conjectures, à rechercher un sens caché à l’existence, une finalité noble à la race humaine, au pire un destin individuel, ne serait-ce qu’une frontière au temps qui s’écoule. De grâce, qu’on lui accorde au moins un jugement dernier, un ultime morceau de bravoure, une apocalypse. Tandis qu’aux alentours, l’univers perceptible nous nargue comme une fête foraine, avec ses pétards et ses carrousels.
Le problème est esquissé ; j‘achève ce préambule avant de te lasser, lecteur ou lectrice. Il paraît qu’on ne doit pas parler du Tout, sous peine de ne discourir de rien. Faute de pouvoir accomplir quelque chose, essayons au moins de prendre ce risque.
(à suivre)