Sylhosi Empereur : extrait 2

couloir du palais impérial - Seigneur Mos Kateli : Premier Ministre de l'Empire
- Seigneur Sosthène Pésopius : Ministre de la Justice
- Seigneur Amphysène Kurki : Premier Secrétaire du Parti Démocrate,  ex Président de la Chambre des Lois.
- Messire Anathène Kurki, surnommé Arnaki : Jeune idéaliste, chef du Mouvement des Foulards Cramoisis, dernier rejeton du précédent

Acte I Scène 4 : Sylhosi, Kateli, Pésopius

Quelques jours plus tard. Matin. Le bureau du Premier Ministre

L'HUISSIER

Monseigneur Kurki (on ne présente plus qui est ce vieux débris).

Son rejeton Arnaki, auguste chef de file des Foulards Cramoisis arrive dans un instant. Il gare sa patinette. (Ses oreilles doivent faire un tintement de sonnette, car voilà un rebelle qui risque de se faire remonter les bretelles.)

LE 1er MINISTRE KATELI

Fais entrer le premier 

L'HUISSIER

(Si je veux !)

L'ANCIEN MINISTRE KURKI

Ah ! Mon cher Kateli, vous m’aviez prévenu : la chose est arrivée. Un écrieur public du nom de Kinzordi s’est présenté chez moi. Cet homme-là est venu demander mon avis à propos d’Arnaki, des Foulards Cramoisis, etc., etc.

L’article paraîtra dans le journal du soir.

LE 1er MINISTRE KATELI

Alors qu’avez-vous dit ?

KURKI  (scolaire)

Ce que vous attendiez : qu’il fallait se méfier des tentations odieuses qu’auraient quelque faction de renverser l’État, et ne pas accepter que leurs inclinations les mènent à pactiser avec des étrangers. <>

KATELI

A propos d’Arnaki, avez-vous pu trancher ? Si je me rappelle bien, nous avions convenu qu’une position nette devait être affichée, que votre orientation devrait être limpide, tout en restant honnête. Tout en étant limpide ! Honnête certes, mais limpide…

KURKI (fièrement)

Eh bien j’ai exprimé mon indignation. Et vous allez en être inondé de bonheur…Si, si !

KATELI

Je le conçois sans peine, mais c'est tout intérieur.

KURKI (de plus en plus fier)

J’ai aussi « exigé que justice soit faite » … s’il était avéré que le fameux parti où milite mon fils fomente des projets hostiles à la patrie.

KATELI

Remarquable. Surtout, gardez confiance dans tout ce qui va suivre.

(Et jouez bien votre rôle de vieux père offensé.)

KURKI (un peu choqué)

Mais...

L'HUISSIER

Monseigneur Arnaki, secrétaire principal des Foulards Cramoisis.

(Plutôt un beau garçon, mais rien dans le citron)

(Arnaki retire ses lunettes noires après être entré, et les place sur ses cheveux. Kateli lui fait signe de prendre place)

KATELI

Messeigneurs, si vous êtes ce matin convoqués, c’est pour un dossier des plus embarrassants. Il me semble important d'accorder nos musiques entre responsables de partis politiques. (…) Vous êtes, Messire Kurki, soupçonné de vouloir attenter au pouvoir, et même de vous en prendre à notre Président. On parle d'enlèvement, de procès, de jugement. Ces accusations ne sortent pas d'un puits.

LE JEUNE REBELLE ARNAKI (éclatant de rire)

N'importe quoi ! Qu'est-ce que c'est qu’ce charabia ?

KATELI

J'ai en ma possession plusieurs documents…. On vous dit à la solde de puissances étrangères. Rien n’est encore prouvé, mais...

KURKI (surjouant l’indignation)

Non mais quelle infamie ! Fils, je m'en vais te défendre auprès du Président. Sylhosi m'écoutera, et l'on renoncera à ces diffamations qui souillent notre blason.

KATELI (à Kurki)

Vous avez tout de même alerté l’opinion !

LE JEUNE REBELLE ARNAKI

Hein, mais de quoi s’agit-il ?

KURKI (tâchant de faire bonne figure)

Oh, d’un simple entretien avec un écrieur. Rien de grave...

(S’adressant en aparté à Kateli)

Mais je ne pensais pas qu’en agissant ainsi…

KATELI (en apparté)

Contentez-vous d’agir comme on vous l’a prescrit, et gardez en mémoire ce qui vous fut promis !

L'HUISSIER

Monseigneur Pilobus, qui œuvre à la Justice au sein de ce pays

LE MINISTRE DE LA JUSTICE PESOPIUS (rectifiant l’annonce de l’huissier)

Pésopius ! S’il vous plaît, jeune homme ! Pé-so-pius !

Je tombe au bon moment, dirait-on !

L'HUISSIER

(C’est ce que je disais)

KATELI (à Pésopius, puis Arnaki)

N’est-ce pas ! Entrez donc ! (…) Jeune homme, formez-vous, ainsi que vos complices, le projet de traduire bientôt en justice notre cher Président ? Répondez clairement !

ARNAKI

C'est une machination ! Ce n’est que du théâtre. Tout ce que l'on prétend est simplement bidon. Ces allégations sont montées de toutes pièces. C’est une manigance, et de la pire espèce !

KATELI (il montre une feuille)

Un des tracts saisis convie à assister au "procès d’un souverain". Je vois l’entêtement, et l’obstination, avec lesquelles vous niez toute conspiration. Mais si cela est vrai, vous risquez le cachot pour haute trahison.

KURKI (à Pésopius)

Ne laissez pas jouer une telle comédie ! Au nom de la Justice, de grâce, écoutez-nous !

LE MINISTRE DE LA JUSTICE PESOPIUS (drapé dans sa dignité)

Mes devoirs de ministre m’obligent avant tout. Jamais de dérobade, encore moins de passe-droit. Ce serait un exemple à coup sûr lamentable que votre rejeton, grâce à ses relations, échappe à une enquête.

KURKI (faignant l'indignation)

Assez d’hypocrisie. Je sais vos manigances ainsi que vos courbettes, mais j'ai assez d'appui pour prendre sa défense !

LE MINISTRE DE LA JUSTICE PESOPIUS

Des insultes ? Des menaces ? Un mot de votre bouche et vous pourriez bien être inculpé vous aussi ! Vous feriez beaucoup mieux de garder le silence.

KURKI

Vous voulez revêtir l’habit des procureurs ? Il vous siérait fort mal !

PESOPIUS

(Il ouvre son manteau et dévoile une énorme pince grotesque.
Kurki a un mouvement de recul et semble terrorisé. Arnaki n’a rien vu)

Préférez-vous répondre au Grand Inquisiteur ? Ses tenailles sauraient bien vous rendre plus courtois, vous et votre marmaille.

KATELI

Calmons-nous, Messeigneurs. Nous ne disposons pas de preuves assez claires pour pouvoir déférer le « suspect » en justice. Si l’on veut avancer, il nous faut dépêcher une commission auprès de la Haute Cour.

ARNAKI

Le « suspect » ! Non mais !

KURKI  (à son fils)

Passer devant ces sages serait un moindre mal, et permettrait sans doute de sauver notre image. Nous serions du même coup lavés de tout soupçon. Ton parti et les tiens en sortiraient grandis.

ARNAKI  (à son père)

« Lavés de tout soupçon » : l’expression est jolie, et je reste poli. Mais, s'il faut en passer par ces contorsions

KATELI

Nous sommes tombés d'accord. Me voilà rassuré. C'est une première étape, et elle est nécessaire. Elle devra s’achever … après les élections…

KURKI (cherchant à minimiser le mal)

Et ce malentendu sera vite oublié. Tout reprendra son cours, paisible comme naguère.

L'HUISSIER

(Tralalère !)

ARNAKI (avec un mépris ironique)

Mon père, comment vous dire ? Je commence à saisir le véritable enjeu, qui tire les ficelles, et qui est le pigeon.

KURKI

Fiston, tout ira bien. Surtout je t’en conjure, mets de l’eau dans ton vin, laisse-moi tout arranger.

KATELI (se levant pour indiquer la sortie)

Je vous remercie de votre compréhension. Cet entretien prend fin.

(à suivre)